Voici la lettre que nous avons envoyé la semaine dernière à la rédaction du Le Temps, restée sans réponse. Dommage, car loin de vouloir attiser les braises nous proposions une rencontre sérieuse et constructive avec Mme Claude-Inga Barbey afin de revenir ensemble sur les aspects problématiques de cette ligne éditoriale.

Depuis, Mme Barbey remet le couvert avec son “clown triste” en passant totalement à côté de la critique. Le Temps se réfugie derrière la comédienne qui se réfugie derrière le “on ne peut plus rien dire”, alors que la question est toute autre. Ce n’est pas de juger ce qui est drôle qu’il s’agit, mais de comprendre ce qui différencie le “rire avec” du “rire aux dépends de”. Ce n’est pas d’une limite à la liberté d’expression ou à l’humour dont il s’agit, mais de l’importance de comprendre les effets concrets de l’exercice de cette liberté, d’en accepter les conséquences, et de se montrer prête à en assumer le poids.

Pour l’heure, cette compréhension n’existe pas – cette dernière vidéo nous le montre. Au lieu du dialogue, nous restons dans le repli, la surdité, et des débats qui ne font que rejouer les postures des un·es et des autres sur des questions génériques qui ne changeront les idées de personne.

Dommage.

Le Temps
Mme Madeleine Von Holzen
Pont Bessières 3
Case postale 6714
1002 Lausanne

Lausanne, le 19 mars 2021

Chère Madame la rédactrice en chef,
Chère Madame Barbey,

La publication de la vidéo intitulée “une euphorie de genre” a suscité nombre de réactions allant de l’étonnement à la consternation, et nous a été signalée par un grand nombre de personnes. Il nous semble par conséquent important de revenir – sans répéter les débats qui ont eu lieu sur les réseaux sociaux – sur les raisons qui nous poussent à trouver cette vidéo problématique.

En effet, nous avons la responsabilité d’attirer votre attention sur les effets concrets d’une telle vidéo, rendue possible par une ligne éditoriale qu’il faut mettre en question. Bien qu’il soit décrit comme humoristique, caricatural, caustique, etc., le portrait dressé par Mme Barbey des personnes queer et trans* reproduit tels quels de lourds stéréotypes à leur sujet. Ces stéréotypes participent à la victimisation de ces personnes dans la société – une victimisation bien réelle, qui ressort dans toutes les études sociologiques effectuées en Suisse comme ailleurs, et qui montre qu’être queer ou trans* signifie être davantage exposé·e·x·s aux violences physiques et psychologiques, davantage souffrir de maladies psychiques, et tout simplement de subir diverses formes d’exclusion.

La caricature est un art et non une science, il est vrai. Mais elle est née pour parler sous couvert de l’humour des puissants et des dominants. Pour permettre de dire ce que l’on ne peut pas affirmer frontalement, et induire la critique de l’exercice du pouvoir. Dans un cas comme celui-ci, la caricature vise des minorités, des personnes dominées socialement, précisément éloignées des lieux de pouvoir. La caricature devient alors moquerie. Une moquerie qui risque directement d’atteindre dans leur estime d’elles-mêmes des personnes qui subissent déjà diverses formes d’exclusion et de discriminations par rapport à leur identité sexuelle et de genre.

Nous pensons qu’il s’agit ici d’une maladresse et non d’une volonté de nuire à autrui et nous vous proposons de nous rencontrer avec un·e représentant·e de votre rédaction, Mme Barbey et des représentant·e·s d’associations LGBTQIA+, afin de revenir sereinement sur le contenu de cette vidéo et de détailler en quoi il est lourdement problématique. Cet échange se veut cordial et a pour objectif d’informer votre ligne éditoriale de certains enjeux qu’elle semble ignorer, afin d’éviter ce type de maladresse à l’avenir.

Dans l’attente de votre réponse, recevez nos critiques mais sincères salutations.

Pour Vogay,

Quentin Delval,
Secrétaire Général

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Copie à :

  • Fédération Romande des Associations LGBTIQ
  • Collectif Vaudois de la Grève Féministe